[LIVRE] Ne Vous Représentez Pas !

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« Ne vous représentez pas ! ». Cette lettre ouverte du journaliste Denis Jeambar suffira-t-elle à convaincre Nicolas Sarkozy ? Il serait facile de dire non : le Chef de l’État n’apporte qu’un faible intérêt à ce qui est publié sur lui. Dommage pour l’auteur, ai-je envie de penser, mais aussi pour les citoyens français.

Épiloguer l’essai en confiant que « le seul objectif est d’essayer de comprendre pourquoi, depuis deux ans, votre action n’est jamais saluée ou couronnée de succès », permet de planter le décor. Quelque part, Jeambar tient ici à rassurer le président sur le ton de sa lettre. Et en voulant protéger son oeuvre des regards obtus, l’ex-patron de l’Express se fend également d’une conclusion hâtive sur ce que Nicolas Sarkozy pourrait penser de ces 260 pages bien léchées :

« Sans doute, s’il vous arrive de lire ce texte, jugerez-vous qu’il est de parti pris et d’un bout à l’autre à charge. Vous vous égareriez. Vous adopteriez alors l’attitude si bien décrite par l’un de nos vieux proverbes : « il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ; il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir ».

Plus qu’une lettre ouverte, Ne vous représentez pas s’avère être un bon ouvrage à destination du citoyen lambda. L’essai invite à faire le point sur ces dernières années sarkozystes et les analyses y sont souvent pertinentes. « Être ou ne pas être candidat » est la question Shakespearienne posée à chaque début de chapitre. Elle invite à traiter non sans finesse les questions relevant du bouclier fiscal, des finances publiques ou encore du déclassement des jeunes. Mais, là où Jeambar fait fort, c’est dans ses comparaisons et ses recherches de similitudes entre la présidence actuelle et l’histoire de France. Taquinant à plusieurs reprises le chef de l’État sur son manque d’intérêt concernant le passé de la nation, l’auteur n’y va pas de main morte lorsqu’il s’agit de mettre en exergue les ressemblances parfois frappantes entre l’époque pré-1789 et celle que nous vivons aujourd’hui.

Votre échec dans la mise en oeuvre de la décentralisation et votre jacobinisme naturel renvoient également au désastreux refus de l’administration monarchique de se remettre en cause quand Turgot proposa à Louis XVI, en 1775, la mise en oeuvre de son célèbre Mémoire sur les municipalités. […] Louis XVI ne suit pas son ministre, mais ce courageux projet alimente le feu révolutionnaire qui, déjà, couve.

Mais ne vous y trompez pas, ces comparaisons que l’on pourrait penser alambiquées, deviennent beaucoup plus nettes quand Jeambar place le Chef de l’Etat au centre de la cinquième République. En rapprochant la fin de mandat de Nicolas Sarkozy avec les derniers jours de De Gaulle au pouvoir, il nous amène petit à petit à prendre conscience de l’impact politique que pourrait subir la droite après sa chute. En effet, le journaliste met le doigt sur la faible succession qui se dessine dans son sillon. Une majorité de figures gouvernementales actuelles comme Pécresse, Fillon ou Borloo on été construites sous l’ère Chiraquienne. Mais quelle graine de star va émaner de la présidence Sarkozy, lui même forgé par Super-Menteur ? Dur constat révélé par Jeambar, l’absence de poulains politiques balaie l’avenir de l’actuelle majorité pour la transformer en désert. Certes, il y a Jean, fils présidentiel cité dans un chapitre traitant de l’Epad, mais tout ça n’a pas fait bonne impression et les fils à papa ne sont pas les plus chéris au pays des Gaulois.

Sarkozy et la destruction créatrice

Si Denis Jeambar ne s’acharne pas sur le président telle une vulgaire mouche d’opposition, il ne manque  pas de dégommer chacun de ses succès. En effet, c’est par un manque de tact couplé à une mauvaise communication que Nicolas Sarkozy n’aurait pas su tirer profit de ses réussites. Rappelant qu’une course à la présidence se gagne rarement grâce aux guerres et autres finesses diplomatiques, l’auteur préfère se pencher sur la politique nationale. En ligne de mire le discours de Toulon. Nous étions alors en pleine crise :

Nul ne peut oublier votre dénonciation du capitalisme financier et les mots que votre conseiller Henry Guaino, alors au meilleur de sa forme, a écrit pour vous. Vous touchez juste. Vous êtes au coeur de la vérité de l’époque. Franchement, vous êtes excellent…

Et pourtant, cela ne suffira pas à redorer le blason du Chef de l’Etat s’il se représente. Car c’est bien l’attitude du président qui est mise en cause, sa fâcheuse habitude à se la « péter » et faire mousser chacune de ses réformes « comme un enfant ». Une tare que souligne Jeambar et qui fait couler chacun des succès présidentiels dans les tréfonds du quinquennat. Pareil pour la réforme de la Justice remarque l’auteur :

Nul, dans le pays, ne conteste par exemple l’idée que la Justice doit être réformée. Vous avanciez donc en terrain favorable, l’opinion aurait pu vous suivre mais vous avez choisi d’y aller à la hache.

Comme un énième coup de massue, l’essayiste s’attaque non plus au bilan de Nicolas Sarkozy, mais à ce qu’il pourrait bien scander quand l’heure de la campagne aura sonné. Et là encore, c’est sans appel :

Vous aurez beau répéter « la crise, la crise, la crise ! » et mettre sur son dos les faiblesses de votre bilan, personne ne vous épargnera »

Alors que penser du livre ? Selon moi, bien plus qu’un manifeste anti-sarkozyste. Malgré un vocabulaire parfois pompeux, ainsi que quelques privates jokes politico-journalistiques dans lesquelles le commun des mortels ne peut se retrouver, Ne vous représentez pas dresse un état des lieux intelligent, honnête et équitable de la politique actuelle. Et si en cet automne 2011 beaucoup de français espèrent voir venir l’alternance – à droite comme à gauche – ce bouquin aura le mérite d’apporter un nouveau regard sur le président et sa cour. Cela permet enfin au citoyen de compléter et enrichir son opinion et de penser à présent non sans fondement « Monsieur le Président, ne vous représentez pas ! ».

Thibault Pomares

Le livre et son auteur :

Denis Jeambar est un journaliste et essayiste français. Après avoir fait ses armes au Point, il devient directeur général d’Europe 1, avant de rejoindre l’Express et succéder à Christine Ockrent. Denis Jeambar est également l’auteur de Portraits Crachés et Accusé Chirac, levez-vous !

Denis Jeambar, Ne vous représentez pas (lettre ouverte à Nicolas Sarkozy) – 260 pages – Édition Flammarion (2011) – 15 euros.

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