Dieudonné et La Quenelle : Comment en est-on Arrivé là ?

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On peut affirmer sans ambages que l’affaire de « la quenelle » aura occupé une place non négligeable dans les médias durant cette fin d’année 2013. Un battage quotidien comparable à d’autres emballements médiatiques, tel la Une raciste de Minute à propos de Christiane Taubira, où les français auront été les témoins et les acteurs de cette catharsis.
Entre les appels à l’interdiction de ses spectacles et l’hystérie dénoncée des associations antiracistes, Dieudonné divise l’opinion. Qui est-il ? Quel est son entourage ? Il se réclame de l’antisionisme, mais n’est-ce pas en fait le faux-nez de son antisémitisme ? Une enquête de Jonathan Halimi.

Alors : antisémite ou pas, la quenelle ?

Est-ce vraiment « un salut nazi inversé » comme le prétend le président de la LICRA, Alain Jakubowicz ? Un signe de résistance contre le « Système », comme l’affirme le footballeur millionnaire Nicolas Anelka ? Entre les pros, qui pour beaucoup ont un penchant pour la mauvaise foi, et les antis, dont certains font preuve de maladresse, il est important de ne pas se tromper de question : au delà de celle qui consisterait à savoir si le geste est antisémite ou pas, il faudrait plutôt se pencher sur celui qui a lancé ce geste, geste qui est aujourd’hui devenu un véritable phénomène culturel.

Car affirmer que Dieudonné est un nazi est d’abord stupide, ou plutôt inexact : outre le fait que le national-socialisme est une idéologie tout à fait particulière dans l’histoire, et que si l’on prend l’habitude de qualifier de nazi tout individu considéré à l’extrême-droite, les mots et les significations perdront tout leur sens. Dès lors, comment pourra-t-on faire la différence entre les vrais nationaux-socialistes et les individus issus d’une autre mouvance radicale, pas nécessairement moins dangereuse, comme les nationalistes-révolutionnaires, par exemple ? Les mots sont importants, et qualifier de nazi tout individu à droite du Front National est inefficace à court terme, mais en plus, banalise l’accusé et les véritables nazis à long terme.

Pour comprendre aujourd’hui Dieudonné, il faut d’abord s’intéresser à son entourage.

Et ici à Alain Soral. Idéologue et militant passé par le PCF au début des années 1990, il fut de 2007 à 2009 membre du comité central du Front National et conseiller de Jean-Marie Le Pen. Prétextant une place de non-éligible dans la liste FN lors des européennes de 2009, il claque la porte du parti d’extrême-droite pour lancer la Liste Antisioniste avec Dieudonné. Alain Soral connaît depuis une forte visibilité sur internet, accumulant les millions de visites sur son site « Égalité & Réconciliation » ainsi que les formules haineuses envers les femmes, faisant passer les viols pour un désir féminin, qualifiant les maghrébins de « beuricots, graines de délinquants », et contre les homosexuels, et juifs bien sur.

Dernièrement, il a pour la première fois ouvertement affirmé qu’il était, pour sa part, un national-socialiste français, notamment dans son livre co-écrit avec Éric Naulleau, « Dialogues Désaccordés » (p.66)

 

Soral NS

 Comprendre l’idéologie d’Alain Soral, c’est comprendre celle qui anime Dieudonné aujourd’hui : jadis héros de la gauche anti-raciste, Dieudonné a longuement glissé vers l’extrême-droite, et sa poignée de main avec Jean-Marie Le Pen constitue un des points de son basculement. Alain Soral n’est d’ailleurs pas étranger à cette rencontre.

À eux deux, Dieudonné et Soral constituent un duo extrêmement efficace : le premier attire le public par le rire quand le second le récupère par l’idéologie. Alain Soral a donc accès à un public qui ne lui était pas forcément ouvert, comme les jeunes des quartiers, et Dieudonné peut bénéficier des lecteurs naturels d’Alain Soral, partisans d’abord de son idéologie nationaliste.

Récemment, Dieudonné a diffusé une vidéo dans laquelle il rencontre Serge Ayoub, alias « Batskin », ex-patron des skinheads nationalistes parisiens et du mouvement « 3e Voie ». Le proche d’Esteban Morrillo, mis en examen pour la mort de Clément Méric, est ici interviewé, dans les années 80. L’homme à la cagoule, c’est Serge Ayoub :

Le business de l’« antisystème »

Ce circuit ouvert, pour eux, mais fermé aux autres, tend vers le phénomène culturel, idéologique, mais aussi marchand. Car les deux compères sont également patrons de leur entreprise respective. Les Productions de la Plume, société gérée par la femme de Dieudonné, a généré un chiffre d’affaire de plus de 1,8 millions d’euros en 2012. Si l’on compare avec 2010, le chiffre d’affaire a quasiment doublé.

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Quand à Culture Pour Tous, la société d’Alain Soral, le chiffre d’affaire entre 2011 et 2012 est passé de 89.000€ à 640.000€.

 

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En 2009, Dieudonné et Soral lanceront la Liste Antisioniste pour les élections européennes de 2009. Passons le score de 1,30% (environ 36 000 votes) qui douchera l’enthousiasme des colistiers pour à une hypothétique révolution, mais attardons nous sur les sources de financement de cette liste. Longtemps soupçonné d’être financé par la République Islamique d’Iran, Alain Soral nous en donne lui-même la confirmation,  montant : 3 millions d’euros.

Mais amateur de pirouettes, ce dernier affirmera que sa langue avait fourché, et qu’il s’agirait plutôt de 300 000 € et non de 3 millions. Néanmoins, si l’on se réfère aux comptes de campagne déposés à la Commission Nationale des Comptes de Campagnes et des Financements Politiques (CNCCFP), les dépenses s’élèvent à 7115 € et les dons à 5796 €. D’où l’étonnement d’un ancien compagnon de route de Dieudonné, Ahmed Moualek, n’ayant visiblement pas eu vent de ce financement :

Dieudonné : antisémite ou antisioniste ?

C’est l’un des marronniers qui divise ses fans et ses détracteurs. Dieudonné a appris au fil des années à policer son discours. Pas la peine de guetter un dérapage antisémite. Pour comprendre cela, il faut se tourner vers une interview assez méconnue qu’il a donnée en mai 2005 à Pierre Tévanian, militant proche des Indigènes de la République.

Voici l’un des rares moments où il affirme ne plus prononcer plus le mot « juif » auquel il préfère « sioniste ». Et pour cause, le mot « sioniste » n’est pas condamnable par la justice :

 

Tévanian :

Mais, c’est de bonne foi, parce qu’on ne peut pas à chaque fois aller voir la personne dont on parle pour faire cette vérification là. Par exemple, il y a un passage où je me suis posé la question de la véracité : c’est celui où vous auriez dit « il y a un complot juif ». Si vous me dites que vous n’avez pas dit ça, moi, demain, j’écris : Dieudonné nous fait dire qu’il n’a jamais dit ça.

Dieudonné :

Ben ! Je vous le dis : je n’ai jamais dit ça, je ne prononce pas le mot juif. Après mes différents procès, j’ai compris qu’il pouvait y avoir interprétation sur ce mot alors que sur sioniste, il n’y a pas d’interprétation possible. “

 

Dans une autre interview, donnée à la chaine iranienne francophone « Sahar TV », il cite les 3 religions monothéistes: le christianisme, l’islam et… le sionisme. À aucun moment, Dieudonné ne prononcera le mot « judaïsme », tant judaïsme et sionisme représentent la même chose pour lui, en tout cas lors de cette interview. Pour Dieudonné, « c’est le sionisme qui a tué Jésus (…) pour qui il était l’enfant d’une putain », alors que le sionisme n’est qu’une idéologie politique qui date du XIXe siècle, d’où l’anachronisme cinglant. Ici, Dieudonné parle bien du judaïsme, dominant selon lui tant dans les médias que dans la politique.

Cette interview est édifiante. On y découvre une personnalité bien différente de celle que les français connaissent, dans laquelle il dénonce l’absence de liberté d’expression en France, mais y fait l’éloge de la République Islamique d’Iran, pas franchement reconnue comme une terre de liberté, en particulier pour les minorités religieuses ou les homosexuels.

 Autre moment rare, une interview vidéo donnée en 2010 au groupuscule islamiste radical « Sirât Alizza », où il affirme, en réponse à Éric Zemmour qui déclarera que « la plupart des trafiquants sont noirs et arabes », que « les plus gros escrocs de la planète sont juifs », qu’« il faut être juif pour avoir la liberté d’expression en France. C’est une réalité et dire le contraire, c’est avoir peur, mais on n’a plus peur, ils nous ont tout fait, ils nous ont mis à l’état d’esclave et nous ont colonisés (…) La mort sera plus confortable que la soumission à ces chiens ».

S’il fallait énumérer toutes les actions « subversives » de Dieudonné, elles se compteraient par dizaines.

Dieudonné l’a dit lui-même : sa quenelle lui a glissé des doigts, tant elle est devenue, disons le sans hésiter, le signe de ralliement idéologique. De l’anti-système ? Quand Alain Soral parle de « Système », avec un « S » majuscule, il ne fait autre chose que citer, à sa manière, ce que d’autres nommaient le complot « judéo-maçonnique » au début du XIXe siècle. Ainsi, la quenelle est devenue de plus en plus connotée « antisémite », tant les photos de quenelles prises devant des synagogues ou mémoriaux de la Shoah ont abondés. Voire même devant l’école du massacre antisémite de Mohamed Merah. Car il n’est plus exagéré d’affirmer que Dieudonné à basculé, lui et ses spectacles, dans l’extrême-droite la plus classique.

Hier, beaucoup de fans de Dieudonné auraient pu ignorer cette dérive, mais plus aujourd’hui, puisque ce geste n’est plus innocent. Errare humanum est, perseverare diabolicum.

 

Jonathan Halimi

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Les commentaires (11)

  1. Plein de bonnes analyses au début, mais il me semble que ce journaliste dérape :
    ok, dieudo pas extreme droite, je suis d’accord. ok il est peut etre révolutionnaire, j’en sais rien.
    Mais d’ou ce journaliste sort -il qu’on n’a pas le droit d’etre nationnal socialiste ou meme révolutionnaire en france ? : liberté de pensée, de conscience, d’expression bon sang ! c’est notre base idéologique dans ce pays ! alors débattons, invitons des penseurs aux théories opposées, mais ne stigmatisons pas les uns et les autres (fachos, antisémites, islamiste , tout ça ne servirait-il pas l’adage : « diviser pour mieux régner » ?

  2. Une page en plus pour montrer du doigt Dieudonné et Soral.
    Une page qui s’ajoute à la litanie des dernières semaines.

    Quel est le sens de ce texte s’il s’inscrit dans la droite ligne de ce que tous les médias grand public diffusent ?

    Quel est le sens du mot « libre » si le pré-supposé est flagrant et identique à celui des médias précédents ?

    On peut montrer du doigt mais un de ces jours ça serait bien d’entamer une discussion sérieuse avec ceux qui apprécient/suivent vos deux cibles.
    L’anathème est bien plus confortable, la caricature et les mensonges permettent d’être bien au chaud, au milieu de « journalistes » qui ont le plaisir de penser de la même manière.

    Une certitude ne constitue pas par défaut une vérité.

  3. Monsieur,
    Vous avez des Lettres, c’est incontestable, – et des classiques en plus! mes respects! – comme en témoigne l’audacieux proverbe final…
    Permettez-moi néanmoins d’interroger – de douter,, non! de quel droit?- votre emploi du terme de catharsis dans le passage suivant: « où les français auront été les témoins et les acteurs de cette catharsis ». (Par respect pour votre oeuvre, j’ai conservé la faute d’orthographe).
    A quelle définition de la catharsis faites-vous allusion? S’il s’agit de la plus courante, à savoir celle du classicisme français que l’on vous a enseignée en cinquième, comment peut-on être à la fois « témoins »(!) et « acteurs » d’une catharsis?

  4. Texte à charge avec un regard biaisé, très décevant. L’apothéose arrive avec cette phrase : « Car il n’est plus exagéré d’affirmer que Dieudonné à basculé, lui et ses spectacles, dans l’extrême-droite la plus classique. » Mais on comprend mieux une fois que l’on a fait une recherche rapide sur Jonathan Halimi.

  5. Média « libre ».!?………………!!! QUENELLE et Double quenelle c’est pitoyable : Qui est mauvais, sans valeur, sans mérite aucun ; minable : Écrire d’une manière pitoyable.

  6. Je comptais vous laisser un petit commentaire, mais je vois que tous vont globalement dans mon sens… Alors je m’en dispense. Cependant courage dans vos recherches, je crois que l’objectivité est votre maitre mot. Alors bon travaille.

  7. Bon bah paradigme prends tout son sens ici quoi.

    Maintenant il va falloir trouver une solution pour faire cohabiter ces 2 mondes parallèles, tient ça aurait pu faire une saison de plus pour Fringe.

    Nan sans déconner, est ce le fait de vieillir qui me transforme en ringard réac limite frontiste ou bien est ce qu’il y a un truc qui se passe dans les foyers ? ‘Sont au courant les journalistes ?

  8. votre site est n’est pas vraiment libre, alors pourquoi, mentir ? ….

    … ha ! ha ! question cons, pas vrai ?

    Allez ! …

    … vous faire … f…