J’ai fait Brutus, la nouvelle émission politique avec de vrais gens !

J’avais comme prévu reçu la veille de Brutus le texto annoncé :

« Bonsoir, nous sommes très heureux de vous accueillir demain pour participer à la 5ème de l’émission « Brutus ». Je vous attend entre 18h et 18h30 (fermeture des portes #sécurité, se munir d’une pièce d’identité) au 29 rue des Sablons à Paris 16 (métro Trocadéro ou Rue de la Pompe puis 7′ à pieds). Merci de me confirmer votre venue ainsi que les trois thèmes que vous souhaitez aborder par retour de sms. A demain ! »

« Merci ! Politique, media, international »

Une arrivée au sprint…

En dehors de ça, la seule chose que je sais est que je vais me retrouver avec une trentaine d’autres personnes autour d’un candidat à la présidentielle, que l’émission est diffusée en live sur Fabebook, Free et France 24. Ironie de l’histoire, il se trouve que je connais cet endroit, puisque c’est One Point, et que j’y étais la veille pour la conférence de presse du lancement d’Explicite, la nouveau canal d’infos des ex-grévistes de ITélé qui ont quitté la chaine en novembre dernier après 31 jours de grève longue et dure. L’endroit est magnifique, tout est design, et ce ne sera à un étage différent, le 4ème en l’occurrence.

Comme je ne sais pas quel sera le candidat, difficile de préparer des questions histoire de ne pas avoir l’air trop con le moment venu. Ce ne sera ni Alain Juppé, ni Bruno Lemaire, ni Yannick Jadot, ni Florian Philippot, puisqu’ils sont déjà venus dans les 4 précédentes émissions. Après quelques minutes passées à regarder les programmes des déplacements des candidats principaux à l’élection présidentielle pour savoir par élimination si certains sont en déplacement en dehors de Paris, je renonce, et décide de jouer le jeu : y aller les mains dans les poches et espérer l’inspiration le moment venu. Un petit sprint depuis le métro Trocadéro par un froid glacial et me voici dans la place, on ne m’a demandé aucune pièce d’identité, juste vérifié que mon nom était bien sur la liste. Le studio est tout petit (qui a fréquenté notamment la plaine St Denis en sera persuadé), presque tout le monde est là, sauf l’invité mystère, qui ne sera connu que lorsqu’il arrivera en bas. Son siège, au milieu, l’attend, une petite bouteille d’eau posée dessus. Nous en avons tous une d’ailleurs, preuve que la production a les moyens… A vue de nez, 40% de femmes et 60 % d’hommes, plutôt bon niveau, si j’en crois les discussions de ci de là. Quelques chefs d’entreprise, un publicitaire, un prof de maths, de moins de 30 ans à pas loin de 60.

Brutus

Le plateau avant l’arrivée de l’invité, Sylvain Attal sur la gauche

C’est parti !

Je précise à ce stade que je n’en ai regardé aucune avant de venir, histoire de conserver un peu de fraicheur, et de me mettre, comme on dit, dans les conditions du direct, qui fait monter lentement cette petite pointe d’adrénaline car l’idée est quand même de poser une ou plusieurs questions au candidat. L’émission est prévue pour durer 1 heure avec l’invité, puis 15 mn de debriefing à chaud entre nous sans l’invité, sur sa prestation. Emery Doligé est notre hôte, c’est le créateur et le présentateur de l’émission, sa fiche Linkedin est , il serait fastidieux d’énumérer ici toutes les casquettes de ce touche à tout des media et de la stratégie digitale. Unique consigne, être spontané, lui parler, je cite : « Comme à un pote, même s’il n’est pas votre pote ». Il présente Sylvain Attal, directeur adjoint de la rédaction de France 24, qui se tiendra derrière le candidat, pour relancer au besoin et/ou affiner et/ou ou finir le cas échéant les questions des invités présents. J’en profite pour adresser une prière muette au premier dieu disponible en cette heure d’access prime time pour qu’il m’épargne cette humiliation.

19h10, avec 5 mn d’avance, voici l’invité ! C’est Arnaud Montebourg que nous voyons sur les écrans de la régie devant nous. Mon voisin de gauche avait parié sur Benoit Hamon, celui de droite sur Filoche ou Macron. Celui de gauche a passé une partie de son après midi sur le programme de Benoit Hamon, donc pour rien, ce qui me conforte dans mon approche le nez au vent. Montebourg, c’est du costaud à interviewer. L’ayant pratiqué à plusieurs reprises dans l’exercice de mon métier, je le sais volubile, éloquent, avec de grandes facilités pour répondre sans répondre vraiment au fond, car possédant la base minimale pour faire illusion sur la plupart des sujets, et au moment où ça démarre je n’ai aucune idée de ce que je vais pouvoir lui demander.

Intro avec l’événement du jour : la claque reçue par Manuel Valls en Bretagne. Il s’en sort bien, sans trop se mouiller, avec une allusion à Barak Obama, et le constat de l’archaïsme monarchique du système politique français. A la question suivante, il continue sur du velours avec les députés qui ne votent jamais des mesures les concernant, en refusant le contrôle de leur réserve parlementaire ou la justification de leurs frais. Il déclare vouloir diviser leur nombre par 2, mais sans expliquer comment même à 300 on peut résoudre ce conflit d’intérêt qui fait que le législateur est seul à même de voter un texte qui s’applique à son cas. Puis vient une question sur l’anormalité que constitue le fait que moins de la moitié seulement de la population paye l’impôt sur le revenu.

Slow TV is coming

Et là on commence à comprendre la différence fondamentale de ce nouveau format avec les émissions politiques que l’on regarde depuis tant de temps, avec la même douzaine d’intervieweurs obligés, leur tics, leur obsession de la petite phrase, leur obsession du commentaire obligé sur untel ou unetelle qui a dit ci, qui a dit ça, un peu comme à la récré quand on était gamin : « Ouais machin il a dit que ta mère elle est moche, tu lui réponds quoi ? ». Et que c’est précisément la différence majeure : les questions ne viennent pas de journalistes. Bien sûr, les invités présents, dont moi, ont été castés, même si l’émission ne croule pas encore sous les candidatures, ayant commencé il y a quelques mois. Mais c’est pas le même ton, y a pas les mêmes tics, et petit à petit, ce sera vraiment flagrant dans la 2ème partie de l’émission, Montebourg va se détendre, et son discours aussi. Quoiqu’on pense d’eux, la cinquantaine de nos politiques habitués de ces grosses émissions politiques de prime time sont des bêtes à concours, leur grande majorité en tout cas. Ils ont eu des fiches sur à peu près tous les sujets distillées par leurs assistants, ils savent répondre à quasiment tout en mode automatique en moins de 30 secondes, bref ils sont « bons clients », car rodés à l’exercice. Brutus, c’est du temps long, de la slow tv, sans punch line ni coup d’éclat, mais avec l’excitation du direct. Qui permet aussi bien sûr à Emery Doligé de distiller les questions posées en temps réel par les « vrais gens » sur les réseaux sociaux, l’air de rien, sans la conscience de sa présence à l’écran devenue seconde nature des présentateurs cathodiques « traditionnels ».

D’autres question suivent, tellement peu entendues dans ces débats présidentiels : la place grandissante de l’Intelligence Artificielle dans nos sociétés, la robotisation accélérée de tout, la diminution du temps de travail global (qui a entendu un journaliste la poser à Fillon, par exemple, lui qui veut en augmenter la durée légale pour les chanceux qui en ont encore un ?), l’excellence reconnue de l’école 42 de Xavier Niel cette semaine dans la presse internationale. Les relations avec l’Afrique, la notion de progrès… Le temps file, et enfin, je trouve ma question : les paradis fiscaux, Luxleaks, son travail passé avec Vincent Peillon sur ce sujet il y a plus de 15 ans, et le constat qu’il fait aujourd’hui du fonctionnement européen (on n’a pas parlé beaucoup d’Europe, d’ailleurs) sur ce sujet. Je trouve sa réponse évasive, alors je le relance, pour qu’il soit plus clair. En même temps y a pas de réponse évidente je le sais bien. Comment retourner cette Europe soumise aux multinationales, et faire en sorte qu’elle soit un peu plus citoyenne ? Comment réformer ce conseil européen dont les commissaires sont embauchés des fois avant même la fin de leurs fonctions par ces mêmes multinationales qui signent les accords Luxleaks avec la complicité de celui qui est aujourd’hui la patron de la Commission européenne, Jean Claude Juncker ? Bon, j’aurais essayé, au moins… C’est par là, à partir de 57 mn !

On se rend soudain compte que l’émission a largement dépassé l’heure prévue… Est ce la faconde de Montebourg, le grand nombre de questions, la perte de notion du temps quand on est dedans, un peu des 3 ? Lorsqu’arrive le debriefing, je me rends compte qu’on n’a pas parlé d’islam, par exemple. Très peu de chômage, sauf sous l’angle prédictif et robotique. Montebourg est parti, chacun donne son avis, et c’est fini. Brutus se veut « sans filtre », et c’est vrai, sans ligne éditoriale, et c’est vrai, personne n’a dû soumettre ses questions à qui que ce soit. Alors pour une fois qu’une émission tient ses promesses ;-) Pour participer, un petit mail avec 06 et copie de la pièce d’identité à : [email protected] !

PS : Brutus, parce que c’est Brutus qui a tué César, au fait… Et ça va continuer jusqu’à la présidentielle avec les autres candidats.

Christophe Tisseyre

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