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BARCELONE OU LA MORT (BANDE-ANNONCE)

Publié le | par

BANDE-ANNONCE DOCUMENTAIRE

Parce qu’il y a plein de chouettes films à voir sur les autres télés (même tout ou partiellement occupées!), nous vous recommandons vivement cet excellent documentaire de Idrissa Guiro, magnifiquement filmé, en 1ère diffusion le DIMANCHE 25 NOVEMBRE à 20H40 sur FRANCE Ô.

« Depuis janvier 2006, plus de 25 000 clandestins ont rejoint les îles espagnoles des Canaries en partant des côtes sénégalaises et mauritaniennes. 3000 personnes y ont laissé leur vie. Un nombre important de ces jeunes vient de Thiaroye, une commune de pêcheurs de la banlieue de Dakar, d’où sont organisés des départs.

1 400 kilomètres au cœur de l’Atlantique. Dans le meilleur des cas, ils passent cinq jours et cinq nuits à braver la tempête, entassés par cent sur une pirogue de 12 mètres. Dans le pire des cas, le voyage se termine par la mort. A Thiaroye tout le monde connaît désormais les risques. Pourtant, les candidats sont toujours plus nombreux et les jeunes ne parlent plus que de Las Palmas de Canarias, première étape vers Madrid ou Barcelone. Des dizaines de sénégalais meurent quotidiennement dans l’anonymat le plus complet des eaux de l’Atlantique. Des destins, des histoires intimement liées à l’histoire de ma famille et à ma propre vie entre l’Afrique et l’Europe. Entre Dakar et Paris. Mon grand-père est venu participer à la seconde guerre mondiale en Europe, mon père et plusieurs de mes oncles ont émigré en France dans les années soixante-dix pour étudier ou travaille, une situation fréquente dans de nombreuses familles sénégalaises. L’immigration a toujours fait partie de la vie du pays mais son histoire a pris un tournant dramatique. Devenue clandestine, elle est passée d’une situation relativement isolée à un phénomène de masse qui prend chaque jour plus d’ampleur. La nouvelle génération est aujourd’hui prête à risquer la mort pour rejoindre l’Europe.

Thiaroye
Lors du tournage du film, j’ai découvert un quartier de la banlieue de Dakar que je ne connaissais que de nom, l’un des plus pauvres, Thiaroye-sur-mer, dont le nom pourrait sonner comme celui d’une petite ville pour retraités de la côte normande. Mais Thiaroye est tout autre chose. Cinquante pour cent de la population de ce village de pêcheurs a moins de 20 ans. Une jeunesse qui rêve de construire le futur de son pays. Mais de désillusion en désillusion, la construction de son avenir semble ne plus s’envisager que par la case Europe. La case Ailleurs.
L’émigration en pirogue y touche aujourd’hui chaque famille. Tous les jeunes souhaitent partir. Les habitants vivaient autrefois de la pêche au thon, « l’or bleu » du Sénégal qui, depuis les années 80 et grâce à des accords de pêche, est prélevé en grande majorité par la Communauté européenne. Ne pouvant plus vivre de leur pêche, beaucoup ont renoncé à une activité millénaire. Ils utilisent désormais leur propre pirogue pour tenter de rejoindre l’Europe. Cette situation absurde met en lumière l’incohérence des lois européennes en matière de « partenariat » de développement et d’immigration. Au cœur de ces enjeux politique et financier se retrouve une jeunesse coincée entre la tradition et la modernité, entre le rap et la pêche, l’adolescence et l’âge adulte. Une jeunesse pourtant bien déterminée à réussir. Un rêve commun habite tous ces jeunes : partir à n’importe quel prix. Un sentiment résumé par une phrase que l’on entend à Thiaroye à chaque coin de rue : « Barça ou Barzakh » en wolof, « Barcelone ou la mort ».
Dans certains quartiers, plus de deux cents jeunes sont déjà morts. N’y a-t-il plus aucun espoir en l’Afrique dans l’inconscient collectif de la jeunesse? Aujourd’hui les jeunes Thiaroyois ont décidé d’abandonner la pêche et de quitter le pays. En confiant leur vie à des pirogues, s’inscrivent-ils dans une logique de suicide collectif, ou au contraire, le voyage représente-t-il un ultime acte de bravoure et une démonstration de leur rage de vivre ?

Eldorado
On entend fréquemment dire en France que l’Europe est un eldorado illusoire et que la vie est encore plus dure pour les immigrés, une fois arrivés en Occident. Mais ne faut-il pas rappeler qu’un éboueur en France donne à sa famille, par ses sacrifices, souvent plus d’argent qu’un professeur ou un ingénieur resté au pays. Chaque année, les sénégalais de l’extérieur envoient des millions d’euros à leur famille. En Afrique, les fonds envoyés par les travailleurs émigrés, clandestins ou non, sont d’un apport inestimable. Selon les Nations Unies, entre 2000 et 2003, près de 17 milliards de dollars ont été rapatriés en Afrique par des travailleurs vivant à l’étranger. Cette somme est supérieure au montant que perçoit le continent au titre des investissements étrangers directs. Cet argent qui revient vers le sud continue d’alimenter le rêve occidental en créant des nouvelles vocations d’« aventuriers », comme on appelle les clandestins en Afrique francophone. Les familles de pêcheurs les plus pauvres n’encouragent même plus leur enfant à faire des études tant les débouchés sont économiquement faibles au Sénégal. Est-il plus rentable de « miser » sur un enfant qui arrive à rejoindre l’Europe pour être ouvrier agricole en Espagne ou vendeur à la sauvette au Trocadéro, ou de l’encourager à faire des études dans un pays où la pêche ne rapporte plus et où chôment de nombreux diplômés ?
Lors de plusieurs voyages effectués en Afrique noire au cours des dix dernières années, j’ai rencontré de nombreux clandestins aux destins improbables et aux histoires les plus folles. A Adis Abeba, Agadez, Lagos ou Dakar…, des jeunes ont tout laissé pour « monter » en Europe. Le phénomène sénégalais n’est pas isolé. C’est toute la jeunesse africaine qui souhaite partir en Occident alors que les Etats tardent à s’organiser pour trouver des solutions à long terme. Sans perspective locale et sans moyen d’obtenir un visa par la voie légale, cette émigration ne peut qu’exploser dans les prochaines années. Cela apparaît inévitable car les jeunes sont désormais prêts à tout pour quitter un quotidien où chacun de leurs projets avorte en raison du chômage et de la précarité. Et lorsqu’on est prêt à mourir, ni l’océan ni les hélicoptères ne peuvent vous arrêter. Ce départ permet de se projeter dans l’avenir. Au-delà de l’aspect purement économique, il est parfois entrepris comme un véritable rite initiatique où l’on prend son envol pour devenir un homme. Dès lors que l’on est en Europe, même si l’on gagne très peu au regard des standards européens, on est souvent le principal soutien financier de la famille, on peut se marier, on devient quelqu’un.
Les mouvements de populations et les rapports Nord/Sud vont être au cœur d’enjeux planétaires cruciaux au 21ème siècle. Sans véritable connaissance des réalités locales, cette gestion des flux migratoires sera à long terme un échec pour le nord comme pour le sud. »

Un film de Idrissa Guiro

L’équipe

Réalisation et images: idrissa Guiro
Montage: Thomas Lallier
Assistant réalisation: Pape Seck
Mixage: jean-Marie Humbert
Etalonnage: Frederic Fleureau
Narration: Moussa sowié

Production: Valentine Bortot

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Les commentaires (3)

  1. étonnant comme la beauté des images (couleurs, corps et décors) au lieu d’atténuer le drame qui se profile, le rend plus criant encore…par quelques éléments qui viennent entraver ou agresser cette beauté: la radio, l’élico, ce mot tendu vers la caméra « partir en europe »…
    Une belle leçon…et pas seulement cinématographique.
    merci.