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La Nuit Disparaît

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La nuit est en voie de disparition. Et avec elle, ce ne sont pas seulement les insectes qui disparaissent, mais aussi notre capacité, à nous les humains, de penser le monde autrement. Balade nocturne avec le philosophe Robert Lévy.

Il y a une espèce en voie de disparition dont on parle peu : la nuit. Noire et étoilée.

Dès les années 1880 les villes sont éclairées pour répondre à deux objectifs : apporter la sécurité, et allonger la durée du jour. Jusqu’à aujourd’hui, où le jour de la vie citadine tend à s’étendre 24h/24 : la lumière est constante, le mouvement est perpétuel, les pauses inexistantes, la consommation possible à chaque instant, le repos dénigré et le sommeil maitrisé.

L’insécurité disparait en même temps que les étoiles

Depuis la fin du XIXe siècle, la lumière est devenue un enjeu capital pour les villes. Les étoiles disparaissent, remplacées par les lampadaires qui sillonnent petit à petit toutes les rues des Cités, jusqu’aux plus discrètes. Le combat contre les dangers de la nuit semble alors avoir trouvé une réponse : les ombres s’estompent, les recoins s’éclairent ; où qu’on aille, on peut voir et être vu. Une politique qui rend invisibles aujourd’hui à Paris des milliers d’étoiles : « nous ne pouvons en voir plus qu’une dizaine ! », déplore l’astronome Jean-Eude Arlot. Un chiffre qui décroit encore, en même temps que le nombre de points lumineux augmentent : en 2015, la France comptait 11 millions de points lumineux, contre 9 millions en 2009, d’après l’ONG Agir pour l’environnement. Les conséquences ? « L’extinction d’espèces d’insectes » (la pollution lumineuse en est la deuxième cause) et des modifications comportementales chez les animaux et les oiseaux.

Poussées par les revendications des écologistes qui veulent voir les énergivores lumières citadines s’éteindre, certaines municipalités déploient ainsi des « plan lumières », positifs pour les insectes ainsi que pour le budget de la ville (les communes dépensent jusqu’à 25 % de leur budget pour l’éclairage public, qui représente jusqu’à 50 % de leur facture énergétique). Dans ce domaine, la marge de progression est encore importante : selon une étude de l’ADEME, 30 à 40 % de l’électricité pourraient être économisés en rationalisant et modernisant l’éclairage public et privé. Car on évalue à plus de 50 % l’énergie électrique diffusée, pour rien, vers le ciel.

Et le Jour devint éternel…

Le deuxième objectif de l’éclairage public dès le XIXe siècle : rallonger le jour, autrement dit, l’activité économique. Depuis, le jour et la nuit sont devenus un continuum sans coupure dont les activités tournent au rythme de la Terre, 24h/24 : les villes du monde vivent désormais en réseau. 18% des européens travaillent ainsi de nuit, sans compter tous ceux qui écrivent, télé-travaillent ou simplement communiquent à travers les fuseaux horaires. Quant aux commerces et supermarchés, ils sont ouverts tard dans la nuit, jusqu’à 23h à Paris chez certains, toute la nuit parfois à Londres ou à New York.

La nuit est ainsi devenue un univers plus seulement synonyme d’insécurité, mais aussi d’ouverture, et de créativité. Un « grand flux en mouvement permanent » que rien ne peut arrêter, dit le géographe Luc Gwiazdinski, un espace de liberté totale, « le seul qui nous reste ». Les politiques publiques de toutes les municipalités se mettent ainsi à repenser les ambiances de leurs quartiers, par l’utilisation de la lumière. Afin de « réenchanter la nuit » et ainsi de favoriser le « vivre-ensemble », si tendance. Le but : que travailler, produire, consommer et se divertir soient désormais possibles à chaque instant du jour ou de la nuit. Au nom de la liberté.

« C‘est quelque chose de l’expérience humaine dans sa profondeur que l’humain perd » Robert Lévy

Mais pour d’autres, cette liberté-là menace l’intégrité humaine. Car en perdant la nuit noire et étoilée, « c’est quelque chose de l’expérience humaine dans sa profondeur que l’humain perd ». Selon le philosophe Robert Lévy, la contemplation du ciel nocturne permet la création d’une « forme de pensée différente de celle du jour ». Dans ce moment spécifique qu’est la nuit, il y a « la possibilité de penser ce qu’on ne peut pas penser autrement », comme le fait que la Terre n’est pas le centre du monde. C’est ici qu’on touche à l’ambivalence de la lumière qui, à force d’éclairer, éblouit.

« Éblouissement : âpreté continue d’une stimulation monotone où toute une gamme de capacités de réaction plus vaste a été gelée ou neutralisée ». De « l’émerveillement » à « l’impossibilité de voir », le pas est vite fait. Car la lumière qui illumine et donne à voir écrase aussi les nuances, quand l’obscurité ne nous plonge pas seulement dans le noir mais dans un espace-temps que Robert Levy nomme « liberté de penser ».

Ainsi, à rendre la nuit pareil au jour, ne faisons-nous pas disparaître les spécificités de ce monde nocturne, si particulier ? C’est ce que déplore l’anthropologue américain Jonathan Crary : en l’ouvrant aux activités, jusque-là diurnes, nous rendons en effet cet espace-temps hermétique au rêve. Et en affirmant la liberté de pouvoir vivre la nuit comme le jour, on annihile la possibilité de transgression, pourtant intrinsèque à la nuit noire. La permanence de la lumière nous éblouit, et produit « un présent congelé et privé de futur », et créé ainsi un instantané lisse, superficiel, sans la texture ni du passé ni du mystère que permet l’obscurité de la nuit. Plus d’ombre inquiétante ni de pause angoissante. Plus d’intériorisation, de calme et de solitude, pourtant nécessaires, selon Hannah Arendt, à nourrir l’expérience de tout « individu politique ».

La nuit noire et étoilée : un besoin

Pas étonnant dès lors qu’en 2010 le géographe Samuel Challéat, nourri par la « contestation de la lumière » des astronomes professionnels et amateurs qui, depuis les années 1970 dénoncent les impacts socioculturels de l’éclairage artificiel nocturne, déclare la nuit noire et étoilée comme un triple « besoin ». « Un besoin socioculturel » : la nuit est un objet majeur d’inspiration et de créativité artistique, de réflexion scientifique, physique, métaphysique ou encore religieuse, et donc un objet participant d’individuations psychologique et culturelle fortes. « Un besoin écologique », pour la bonne régulation de la faune et de la flore. Enfin, « un besoin d’ordre sanitaire », car l’éclaircissement de la nuit n’est pas sans conséquence sur la santé humaine.

Dès le début des années 2000, un grand nombre d’acteurs du monde entier demandent à l’Unesco de reconnaître la valeur du ciel nocturne et des objets célestes. Mais le Centre du Patrimoine, qui fait sa première Déclaration en 2007, décline la demande : « cette constante et perpétuelle interaction entre la connaissance astronomique et son rôle dans la culture humaine est un élément vital de la remarquable valeur universelle de ces biens [… mais] le ciel nocturne, les objets célestes et la lumière des étoiles ne peuvent pas être proposés pour inscription sur la Liste de patrimoine mondial dans le cadre de la Convention du patrimoine mondial ».

La nuit est donc un enjeu politique majeur que les politiques publiques commencent à prendre en compte. Cet espace de liberté est un outil attractif des villes, qui oscille entre deux possible : être le lieu qui répond au désir de pouvoir vivre comme le jour ; être le lieu de résistance face à l’imposition d’un système sans pause. S’il est plus facile pour les politiques de parler de liberté de choisir sa nuit, il est plus difficile d’assumer qu’à vouloir voler trop près du soleil, aussi artificiel soit-il, on risque l’éblouissement, jusqu’à se brûler les ailes…

Flore Viénot
Marion Despouy
Anna Guillerm

Textes lus par Philippe Thancelin : Extrait des « Cahiers de la nuit » de Geneviève Clancy, éditions Harmattan

Des Liens

« 24/7 le capitalisme à l’assaut du sommeil » de Jonathan Crary
Le jour de la nuit qui a lieu dans toute la France tous les ans au mois d’octobre
Thèse « Sauver la nuit – Empreinte lumineuse, urbanisme et gouvernance des territoires», Samuel Challéat, chercheur au Laboratoire CNRS LISST (Université de Toulouse 2), membre du groupe Anthropologie de la Nuit de l’Université Paris VII, et coordinateur du Collectif RENOIR.
Le blog du collectif de recherche Renoir, une mine d’infos sur l’actualité de la pollution lumineuse et du ciel étoilé
Les vidéos planantes de la Nasa

Et un peu de poésie… :
« Alcool » d’Apollinaire
« La fin de la journée », de Baudelaire
« Les cahiers de la nuit«  , de Geneviève Clancy
« Il fait nuit ?« , Guillevic

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