Rendez-Vous en Aire Inconnue : Paris XVIème

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[STAGE REPORTERS PARISIENS] Les banlieues sont victimes de préjugés, le XVIème arrondissement aussi. Et si on allait plus loin ? Pendant une semaine, nous sommes allés à la rencontre des travailleurs et habitants qui déconstruisent les idées reçues sur ce quartier. Entre polémique autour de l’accueil des SDF et activités plus ou moins subversives, petit tour dans le XVIème tel que vous ne l’avez jamais vu.

La guerre du logement

 

Un centre pour SDF chez les nantis, pour ou contre ? C’est un projet de l’association Aurore, qui fait grincer des dents dans le 16ème arrondissement. Un centre d’hébergement d’urgence de 200 places, pour les sans-domicile fixes, devrait être installé dans le bois de Boulogne d’ici l’été 2016. En mars, les habitants, avec le soutien du maire Claude Goasgen, se sont révoltés contre le projet, à l’occasion d’une réunion organisée à l’université Paris-Dauphine.

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Les quartiers riches ont-ils peur de ceux qui n’ont rien ? Il faut en tout cas noter que le XVIème est le neuvième quartier le plus cher de la capitale. Le mètre carré médian coûte 8 860 euros. Malgré la loi Alur du 1er août 2015, un logement est autorisé à dépasser le loyer de référence s’il comporte des caractéristiques exceptionnelles comme balcon ou une vue sur la Tour Eiffel… ce qui est plutôt fréquent dans le XVIème. Pour savoir si ce futur bâtiment d’hébergement d’urgence dérange vraiment, nous nous sommes baladés dans les rues huppées, près du métro Ranelagh. Surprise, dans le XVIème, les indignés ne sont pas (toujours) ceux que vous pensez.

Allons enfants, tous solidaires pour l’hébergement. Et si le XVIème était vraiment solidaire ? L’association Aurore, qui lutte pour la réinsertion sociale et professionnelle de personnes en situation d’exclusion ou précaire, est désormais soutenue par Allons Enfants. Ce parti politique, composé en majorité de jeunes, a participé aux dernières élections municipales de Saint-Cloud. Il a lancé une pétition en faveur du projet. Et bing, 50 000 signatures à ce jour. Pour comprendre leurs motivations, nous avons rencontré Morane, la trésorière d’Allons Enfants.

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Les riverains du 16ème n’ont d’ailleurs pas fini de se faire des cheveux blancs. Un autre projet de centre, cette fois pour l’accueil des migrants, a été présenté sous forme de vœu par les élus écologistes devant le Conseil de Paris le 29 mars dernier. Il a été adopté à la majorité (et reste cependant une déclaration d’intention, sans mention de lieu ou de date).

 

Halte aux clichés

 

 

« C’est vraiment trop calme ! Arrondissement complètement mort, quasiment aucune activité. » –Commentaire d’Hubert, à propos du 16ème, le 30 décembre 2014, sur le site ville-ideale.com

 

La légende urbaine veut qu’on s’ennuie dans le XIXème. Trois conservatoires, trois théâtres, quatre cinémas, l’arrondissement a bien une vie culturelle… Mais il ne déborde pas d’activités à destination des jeunes, si l’on en croit le site de la mairie. Une recherche Google sur les « soirées dans le XVIème » nous mène tout droit vers des salles à louer, des afterworks, des discothèques lounge et des restaurants huppés.

Y a-t-il une vie derrière ces façades bien lisses ? Tous les habitants du XIXème sont-ils vraiment les clichés de snobs argentés que l’on s’imagine ? C’est quoi, être subversif dans cet arrondissement ? Est-ce qu’on peut détonner tout en étant intégré ?

 

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75016 représente ! Un clip léché posté sur Youtube en décembre dernier nous a mené tout droit vers les RCG, Radio City Gang, un groupe de lycéens. Ils habitent les immeubles qui font face à la maison de Radio France. Les RCG font de la trap et du rap conscient, nous explique l’un des membres, Ibrahim, 17 ans. La première correspond à un style de hip-hop américain du sud des Etats-Unis, au tempo assez lent, avec de grosses vibrations de basse. Quant au rap conscient, il se définit par son engagement politique et sa conscience citoyenne. Justement, quelle vision a-t-on du XVIème quand on fait du rap ? Un style qui a priori ne colle pas avec le quartier…

 

Olivier ou la vie sauvage du tatouage. Olivier le dit avec humour mais sans détour : à Porte d’Auteuil, au milieu du XVIème arrondissement, il se sent comme un survivant. Et pour cause, être producteur, DJ et à la tête d’un des seuls salons de tatouage du coin fait de lui un oiseau rare dans ce quartier. Pourtant, pas question de s’installer à Châtelet où la concurrence fait rage. Olivier a fait consciemment le choix de s’exiler dans le XVIème. La clientèle, parfois célèbre, vient de loin pour passer sous le dermographe de ses artistes résidents. Alors, le tatouage, encore mal accepté par une partie de la société, arrive-t-il à s’intégrer parmi les bourgeois ?

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On ne badine pas avec le XVIème ? Que se passe-t-il derrière les portes et fenêtres des immeubles proprets ? Pour le savoir, nous avons soulevé le rideau du Rituel Foch, un club libertin à deux pas de la célèbre avenue dans le XVIème. Lina nous ouvre la porte du temple pour cette soirée, nous dévoile les coulisses de cet antre où l’on « sait s’amuser ». Un lieu qui ne cadre pas vraiment avec l’image conservatrice et gardienne des bonnes moeurs que l’on attribue au quartier. Alors, comment le sulfureux Rituel Foch et sa clientèle cohabitent-ils avec leurs voisins plus sages ?

 

Making-of et Backstages de tournage

 

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Sur le quartier :

  • Deux jours de recherche intensive, 45 coups de fils, des centaines d’ascenseurs émotionnels. Verdict : aucun pub attrayant, pas le moindre groupe de rock maladroit posant gimmick à l’improviste pour faire éructer de jeunes acnéens.
  • La folie du 16ème, c’est les after work : ces délicieux espaces détente à 20 euros l’entrée et 10 euros le cocktail, où peuvent venir se prélasser les travailleurs des quartiers huppés.
  • Quand on zoome sur Paris sur Google Maps, tous les arrondissements sont indiqués, sauf le XVIème (qui arrive plus tard…)
  • Le 1er janvier 1860, Paris, qui ne compte alors que 12 arrondissements, annexe plusieurs communes. Le baron Haussman était chargé de numéroter les nouveaux arrondissements en commençant par les « beaux quartiers ». Ce que nous appelons aujourd’hui le 16e arrondissement devait donc être le 13ème. Mais à l’époque, un dicton populaire disait, à propos des couples qui vivaient en concubinage, qu’ils étaient « mariés à la mairie du 13e ». Les habitants des quartiers huppés refusèrent d’être associés à un numéro qui évoquait une mauvaise vie, hors des conventions. C’est à leurs protestations que nous devons la numérotation que nous connaissons aujourd’hui.
  • On ne sert pas de bière dans un club libertin.
  • On peut payer une fortune pour dormir dans la suite d’un hôtel 5 étoiles avenue Kléber, à côté de la tour Eiffel, et se retrouver sans vue, avec une moquette moche…
  • Avant d’être une avenue, Foch était un maréchal.
  • Le 16ème est le quartier de la capitale qui abrite les plus gros porte-feuilles : plus de 14 000 de ses habitants payent l’impôt sur la fortune.
  • Au croisement de la rue Alfred-Bruno et de la rue Singer, un kebab en terrasse coûte 8 euros.
  • Il existe deux types de club libertin : sec ou humide. Dans un club humide, on se déshabille dès l’entrée. Il fait chaud, on a à disposition un hammam et un jacuzzi. Dans le club sec, une tenue soignée est de mise. C’est un endroit plus « public », plus festif.

Sur l’expérience :

  • Il y a de fortes chances pour que vous marchiez dans des merdes de chiens si vous passez plus de deux jours dans le XVIème arrondissement. Croyez-nous, nos semelles en ont été victimes à maintes reprises.  
  • Quand on met ses doigts sur la caméra, c’est difficile de voir l’image après.
  • On peut conduire une Porsche et sentir l’after-shave bon marché.
  • Fin avril 2016, à deux reprises, il a neigé.
  • On peut s’appeler Association Aurore et fabriquer des refuges pour la nuit.

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Juste pour le dire

 

Difficile de poser un regard critique sur ce qui vient de se passer pour nous. Ça ressemblait à une sorte de tunnel, duquel nous ne sommes pas encore sortis, et que nous traversons depuis lundi déjà. J’ai des cernes au bout des doigts.

Nous avons jonglé entre les informations techniques, concernant les outils vidéos mis à notre disposition, et celles qui concernaient notre sujet, ce quartier de la ville de Paris que l’on fréquente surtout quand on est un touriste. C’était la première fois pour moi. La première fois que je sentais à quel point le rapport du temps lorsque on est dans l’image, diffère de la vie. À quel point il est fragile de rester connecté à ce qui se passe autour de soi sans céder au désir de tout attraper. L’importance de dessiner ce que l’on voit. D’anticiper. Romain disait hier que filmer, c’était comme faire l’amour. Un rapport intime fort, des yeux qui s’amplifient pour devenir voyeurs, caresseurs du réel. Je pourrais ajouter que je suis bien novice, et que le plaisir que je prends à filmer n’est strictement pas comparable à celui que je peux transmettre avec une caméra. Mais que le désir, bien présent celui là s’amplifie, à mesure que je prends conscience de l’ignorance qui me freine pour l’instant. Et puis la caméra, c’est aussi et surtout s’inventer un prétexte pour vivre des choses que nous n’aurions jamais pu vivre en d’autres occasions. Prendre le métro pour aller dans le 16ème arrondissement, interroger les gens sur ce qu’ils y font, collectionner les merdes de chiens, s’essuyer les pieds sur la moquette d’un hôtel de luxe, entrer dans un club libertin, faire la bise à un voiturier de Porsche, voir un rappeur dans un jardin d’enfant, prendre la pluie, la neige et rester là, dehors. Pensez « oui, allons-y », en même temps « tout ceci est absurde », et l’accepter parce que l’inutile soudain, peut laisser quelques traces.» (Note : ce dernier texte est de Chloé, dont les propos poétiques sont totalement validés par Bradley et Léa qui n’auraient su dire mieux.)

 

Réalisation :

Chloé Vivarès
Léa Bucci
Bradley de Souza
Formateur : Thibault Pomares.

 

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