MAI 1968: "ENSEMBLE, TOUT EST POSSIBLE" 40 ANS APRES

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MAI 68

Vous avez envie de raconter votre Mai 68? Vous étiez sur les barricades, sous un casque de CRS, à la maternelle où juste pas encore là, écrivez-nous, nous publierons (après sélection).

L’équipe de LaTéléLibre s’agrandit ! Maura sera désormais notre correspondante Irlandaise, voici son premier article

Je me nomme Maura STEWART et je suis une doctorante irlandaise de l’Université Nationale d’Irlande, Galway. Je me suis spécialisée dans la politique française et plus particulièrement les relations France-EU. Je suis l’auteur d’une thèse intitulée: « Le Référendum du 29 mai 2005. Une citoyenne européenne au chevet d’une France malade », car je voulais donner une autre vision de ce « non » français au référendum. En effet j’ai voulu expliquer, loin des clichés de certains journaux anglo-saxons, ce paradoxe à la française. Connaître la culture française, qui reste très politique, et du coup, comprendre les grands événements français, comprendre cet héritage.

Donc, Mai 68 n’est pas passé inaperçu dans les élections présidentielles françaises. Personne ne reste insensible à ce débat surtout que l’on fête son quarantième anniversaire cette année. Je voulais apporter mon point de vue sur cet évènement en tant que citoyenne européenne qui aime la France.

Tout revient à son point de départ, comme dit le proverbe. Les mots tourbillonnaient dans ma tête quand je suis passée devant l’Ambassade américaine, et j’ai vu un groupe d’ « anti-Bush » décriant la guerre en Irak. Cette vision a rappelé, à cette touriste irlandaise dans cette belle ville de Paris, la vague des manifestations contre la guerre au Vietnam. 40 ans déjà. Il y a 40 ans, le général de Gaulle avait tenté de redorer l’image internationale de la France après les conflits indochinois et algérien. Aujourd’hui, M. Sarkozy suit la même voie à la différence que pour lui, les conflits viennent de l’intérieur du pays. Il veut « remettre à l’honneur la nation et l’identité française ». Il souhaite « réhabiliter le travail, l’autorité, la morale, le respect, le mérite ». Ce sont des paroles qui frappent les esprits, qui laissent des traces. Les mots déterminent les actions, les actions déterminent l’histoire.

Peut-être, Nicolas Sarkozy y songeait quand il a attaqué l’héritage de mai-juin 1968, dans son dernier grand meeting de la campagne présidentielle au Palais omnisports de Bercy, l’année dernière. Selon lui, ce mouvement a « imposé le relativisme intellectuel et moral », a « introduit le cynisme dans la société et dans la politique » et est en grande partie responsable de la « crise des valeurs travails ». On ne peut pas douter de la sincérité de ses sentiments passionnels (sa critique dure presque trois pages de son discours). Pourtant, porter un regard extérieur sur cette période-là pourrait nous rappeler que la France est aussi le pays de Voltaire, où la raison compte autant que la passion.

Alors que M. Sarkozy semble penser que la « crise des valeurs morales » de la société et politique française tire ses origines des événements de 1968, l’étude menée par Yann Algan et Pierre Cahuc, dans leur œuvre « La Société de Défiance » montre comment le modèle social français s’autodétruit. Montre également que ce sont les rigidités du modèle social français, ceux de l’étatisme et du corporatisme, qui provoquent « la défiance et l’incivisme » Nul doute que le programme du Président Sarkozy vise à créer une « rupture » avec la tradition en réduisant le nombre des fonctionnaires et en minimisant la dépendance à l’égard de l’État par rapport au dialogue social entre les syndicats et les patrons.

Pourtant, si l’on prend en compte les constatations d’Algan et de Cahuc, M. Sarkozy ne rompt pas avec une tradition qui date de mai 1968, mais avec celle qui s’inspire du régime de Vichy où la création de l’État français après la guerre s’est construit sur « un fort corporatisme et … un fort dirigisme ». En se limitant à choisir un cri comme « CRS=SS » dans son discours de Bercy pour dénoncer l’héritage de mai 1968, M. Sarkozy donne selon Edgar Morin « une vision unilatérale et réductrice de cet événement » (Le Nouvel Observateur, 30 avril 2007).

Si M. Sarkozy veut éliminer « la repentance qui est une forme de haine de soi, et la concurrence des mémoires qui nourrit la haine des autres », sa vision de l’héritage de mai 1968 ne nous permet pas, paradoxalement, d’écarter l’héritage du régime de Vichy: l’accélération de l’État français de centralisation administrative et technocratique. Contrairement à l’impression négative que M. Sarkozy semble donner concernant l’histoire et la concurrence, Philippe Bénéton et Jean Touchard travaillent à nous offrir différentes interprétations de la « crise de mai-juin 2008 » dans la Revue française de science politique (1970, Vol. 20, No.3). La crise de l’université figure parmi elles. Comme M. Sarkozy, le général de Gaulle a reconnu « l’impuissance de ce grand corps à s’adapter aux nécessités modernes de la nation en même temps qu’au rôle et à l’emploi des jeunes ». Bénéton et Touchard proposent que le « centralisme étouffant » des structures universitaires a favorisé l’amplification du mouvement de mai 1968.

Même Raymond Aron, qui a qualifié mai 1968 de « psychodrame », a déclaré dans son livre La révolution introuvable que « les Français souffrent d’un système trop rigide et d’une hiérarchie trop autoritaire » et qu’ils vivent les périodes de crise comme ceux de 1789 et de 1968 comme « un rêve éveillé » où ils « éprouvent cette fraternité » et « ils la vivent ». D’où provient peut-être l’abondance contradictoire des cris, des slogans comme « CRS=SS » ou « Soyez raisonnables, demandez l’impossible ». D’où vient peut-être le mélange paradoxal de l’individualisme et de la solidarité collective.

L’être humain, comme l’histoire ou la mémoire, n’échappe pas aux contradictions. La campagne électorale de M. Sarkozy, malgré son succès stratégique, n’y a pas échappé non plus. On a vu à la fois le désir de montrer que « Ensemble, tout est possible » et le besoin de souligner le « je » dans chaque phrase, « Je veux », « Je propose ». On est témoin à la fois de sa volonté de faire de sa présidence un exemple de l’ouverture au-delà de son propre parti, et de son talent pour focaliser l’attention politique et médiatique sur sa personne. 1968, 2008. Le « je » et le « nous ». « Ensemble, tout est possible » et mai 1968. Tout « peut » revenir à son point de départ.

Maura Stewart

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Les commentaires (6)

  1. Très sympa votre article Maura, belle pirouette de fin, en souhaitant que ce soit plus qu’un jeu de votre brillant esprit !

    Vous révélez d’ailleurs vos prémisses en faisant de Philippe Bénéton et Jean Touchard, dont j’ignore s’ils portaient des bobs « Ricard » ou fumaient du chichon, des concurrents sérieux de Nostradamus ( la « crise de mai-juin 2008 » dans une revue de 1970 :D ) . Merci pour ce moment de réflexion, à bientôt !

    P.S: j’étais pas né, sorry pour le témoignage !

  2. je trouve l’article sympa aussi … moi j’étais pas la encore mais mon père y était et en tant que photographe. Pour ceux qui veulent des souvenirs de ce qu’était la france a cette époque utopique et ouvrière, il a le site a mon papa :

    http://www.photos-mai68.com

  3. Moi aussi j’aime le ton et l’argument de Maura !

    Je veux bien témoigner de ce Mai où nous apprîmes le « nous », la solidarité, où l’espérance était si violente qu’il nous a fallu du temps pour « en revenir » comme on revient d’un bon trip …
    D’ailleurs , en sommes-nous vraiment revenus ? Nous avons encore un peu la gueule de bois 40 ans après…

    Comment témoigner ? par courrier postal ? mail ? quelle adresse?

    merci.

  4. En mai 68, j’avais 6 ans et j’étais en taule ! Entourées de hauts-murs et de fenêtres à barreaux, depuis 2 ans, je me suis retrouvée au milieu d’une enceinte fortifiée remplie de filles et de femmes et un curé. Je me rappelle à cette période là d’avoir vu les « bonnes » soeurs courir un midi dans tous les sens, leurs voiles noirs au vent… Je m’suis dit qu’il devait se passer quelque chose d’extraordinaire et tout compte fait de formidable… au vu de leur panique ça ne devait qu’être bon signe pour nous, les catho-tolardes… Puis je me rappelle un matin, sur une place de notre bonne vieille ville normande, ou ça canardait dans tous les sens et qu’il y avait une fumée horrible dans les rues… Je me rappelle aussi de mes cris et de mes pleurs et de ma demande horrible : je veux rentrer… en taule ! J’ai vraiment eu très peur.
    Plus tard, j’ai pu faire correctement mon mai-68 d’ado. en escaladant régulièrement ces putains d’enceinte, faire le mur et partir à l’aventure…