Lisez ‘Déclic’. Ou Prenez des Claques.

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« Comment profiter du numérique sans tomber dans le piège des géants du web », Anne-Sophie Jacques et Maxime Guedj nous éclairent sur les pièges tendus aux utilisateurs d’Internet que nous sommes tous, et nous donnent le mode d’emploi pour les éviter. Ils ne sont pas les premiers, mais « Déclic », leur dernier bouquin est un outil salutaire face à nos aveuglements. LaTéléLibre a rencontré ses auteurs.

Ce n’est pourtant pas faute de vouloir éclairer les citoyens depuis plus de dix ans. Mais voilà, les scandales et révélations se succèdent et n’y changent pourtant rien : tout le monde reste scotché à son smartphone, vissé devant son ordinateur. Sans guère conscience de ce qui se joue de nos métadonnées et de cette mainmise sur l’Internet. Les associations, lanceurs d’alerte, scientifiques… s’époumonent quotidiennement mais leurs paroles ne trouvent pas écho dans nos boîtes crâniennes vidées de notre esprit critique et emplies d’applications toutes jugées plus indispensables et vitales les unes que les autres. S’il devait rester un espoir d’une sensibilisation ultime, sans doute résiderait-il dans un livre, Déclic.

Personne ne pourra plus dire qu’il n’était pas informé ou qu’il ne savait pas faire.

Difficile de prétendre revenir sur près de dix ans de révélations concernant les applications qui noyautent notre smartphone, les géants qui encadrent le web à leur profit. Prétentieux que de penser faire mieux que ceux qui se battent de longue date pour éveiller les esprits et les consciences sur la société que les GAFAM et BATX sont en train d’imposer et modéliser, d’avertir sur les dangers intrinsèques aux technologies telles qu’elles sont utilisées, de donner des pistes et des outils pour se prémunir, se protéger ou s’en extraire… : de Jean-Marc Manach à Benjamin Bayart, en passant par Tristan Nitot, Olivier Ertzscheid, Stéphane Bortzmeyer, Grégoire Pouget, Philippe Aigrain, Jérémie Zimmermann… des collectifs tels la Quadrature du Net au média Reflets en passant par feu-OWNI… tous ont voulu et continuent de jouer ce rôle de vigie.

Capitalisme de sous-surveillance

Mais voilà, la masse est colossale et informe, les sujets touchent des domaines hétéroclites, n’impactent pas directement dans les vies, ne suscitent pas nécessairement de curiosité, n’intriguent pas forcément. Une masse pourtant dense, qui croît. Depuis les fortes et abyssales révélations de Snowden, pas une semaine ne passe sans qu’un nouveau scandale, une nouvelle étude scientifique… ne viennent présenter défavorablement l’Internet et le web tels qu’ils sont en très grande majorité utilisés et phagocytés par ces grands groupes des technologies aux méthodes insidieuses (ce que certains nomment la sous-surveillance). Aussi, nous n’ignorons plus que l’usage intensif du smartphone est néfaste au bon fonctionnement du cerveau, que la centralisation des données expose à des fuites massives soit par inadvertance soit par des attaques en règle, que ces fuites sont fréquentes et peuvent porter de graves préjudices, que la privatisation des données des citoyens auparavant gérées par des organismes publics nous expose à leurs utilisations massives, que la surveillance totale est en cours de planification, que la revente de données est un filon économique immense, que les citoyens peuvent être gérés et ordonnés par le truchement de points sociaux avec des incidences dignes des meilleures dystopies orwelliennes, que les conséquences sur la vie de millions de personnes sont inéluctables, que ce type d’économie numérique cache des travailleurs exploités, sous-payés au nom du progrès, que la toute puissance des GAFAM ouvre à tout type de comportement possible, que la domotique et l’IOT exposent notre vie privée et notre intimité, que les utopies et concepts de l’Internet sont cassés, fourvoyés voire manipulés, que des projets de plus en plus effrayants se font jour, que l’avenir démocratique de nations se trouve menacé, ses élections même, que les propres règles des géants du secteur s’imposent à tous, qu’elles engrangent censures et autocensure, qu’il est redouté que les technologies échappent à leurs propres créateurs et donnent naissance à un capitalisme de surveillance incontrôlable, que des critiques apeurées émanent maintenant directement d’anciens salariés devenus lanceurs d’alertes et augurant du pire, que nous sommes traqués en tout lieu, à tout moment, sur tout produit applicatif, etc.

Nous-mêmes avons relayé certains dossiers d’importance. Sur la surveillance panoptique. Les enjeux commerciaux versus les intérêts publics. Les abus de rétention de nos données personnelles. Les pratiques illégales de la NSA. L’Etat policier qui s’impose. La surveillance par la France de ses citoyens… Et même des solutions d’obfuscation, l’activisme en marche. Voilà qui ne nous rajeunit pas.

Oui, bien que n’étant pas du tout exhaustive, la liste révèle une somme bien impressionnante de faits. Et pourtant rien ne semble contrecarrer ces hégémonies, pouvoir démanteler ces puissantes entreprises. Vulgarisations et informations n’y changent rien jusqu’à maintenant. Il en va sans doute autant d’une fainéantise et/ou d’un renoncement à vouloir savoir que d’une hantise à tenter de saisir des considérations plus ou moins techniques et des concepts idéologiques apparaissant inabordables et obsolètes pour qui ne maitrise ni l’un ni l’autre.

Voilà bien le problème : au fil de ces années, à mesure que chacun prenait possession de son nouveau ’’meilleur ami’’ technologique, un fossé s’est creusé entre ceux qui prétendent défendre notre citoyenneté (ce terme englobant aussi bien l’être doué de libre-arbitre que le consommateur, sa liberté d’expression que son intimité…) et les utilisateurs compulsifs que nous sommes devenus. Un fossé de connaissances, d’analyses et de critiques.

 

Anne-Sophie Jacques et Maxime Guedj (leur carte de visite par là) ont fait le pari de combler ce fossé. De réunir toutes les problématiques intrinsèquement liées à l’Internet en un livre. Avec l’objectif d’importance de fournir à chacun une vision d’ensemble de ce qui se met en place, ce qui se trame, bien malgré nous, et même grâce à nous. Il est temps, selon eux, de prendre conscience et de revenir à une certaine hygiène numérique. Les auteurs prétendent, en un même et unique bouquin, éclairer les novices qui se sont toujours déportés de ce sujet.

Pari réussi selon nous ! En quelques 220 pages de rappels, d’analyses et de fiches pratiques, chacun aura droit à une mise à niveau rapide, apprendra qu’une autre façon d’utiliser Internet existe, que des alternatives sont maintenant adaptées à tout utilisateur amateur. Personne ne pourra plus dire qu’il n’était pas informé ou qu’il ne savait pas faire.

Interviouve autour d’un café, sans cookies. Ni traceurs !

Nous retrouvons Anne-Sophie Jacques et Maxime Guedj dans les locaux de la maison d’édition Les Arènes. Leur livre est posé en évidence, le sous-titre comme une introduction:

Comment profiter du numérique sans tomber dans le piège des géants du web ».

Au cours de cette interviouve (version intégrale plus bas), nous découvrirons donc ce qui a été à l’origine de leur propre déclic (début), de leur prise de conscience personnelle, quant à cette addiction provoquée et recherchée par ces entreprises numériques.

Toutes ces choses connectées étaient des outils et sont devenues des dispositifs de captation de données. […] Le déclic, c’est de comprendre que c’est aussi nous dans nos propres comportements qui y participons. Mais qu’on peut aussi faire changer les choses et pourquoi pas les faire basculer.

Cela passe par une compréhension du mécanisme, par l’histoire originelle et utopiste de l’Internet (9’50 »).

Internet n’est pas aussi naturel qu’on pourrait le croire. L’émancipation et le partage de connaissances étaient la promesse. Cette promesse on peut aussi aller la rechercher.

Aujourd’hui, le service importe peu : l’objectif industriel est l’extraction de nos données (personnelles, comportementales…), leurs captations (19’50 »). Avec des conséquences sur nos libertés et notre vie.

Ces données sont captées pour nous vendre encore plus, pour nous inciter à acheter encore plus, pour nous manipuler et nous dire quoi faire, quoi voter… Nous enlever la totale aptitude à penser par soi-même.

Après les RGPD, une solution politique et législative se fait jour, qui passe par un premier objectif primordial : exiger l’interopérabilité entre toutes les plateformes (28’40 »).

Pour s’émanciper, il faut trouver d’autres manières de penser la technologie, répandre l’usage de solutions alternatives et les défendre (35’20 »).

Les alternatives existent et sont faciles d’accès. Il faut faire la relation entre ‘j’ai un outil pratique’ mais il est en train de me vampiriser de l’intérieur. […] Il y a des solutions [car rien] n’est inévitable. Il faut dépasser la critique, cela dépend aussi de nous.

Il faut s’organiser et devenir multitude. Plus les utilisateurs seront nombreux, plus ces systèmes seront robustes et pertinents (43’10 »).

Aujourd’hui, tout le monde est concerné par Internet. Les GAFAM ne jouissent plus du tout de la même image qu’il y a dix ans. Beaucoup plus de gens vont changer de vision, comprennent que ces outils les rendent addicts, [influent sur leur] autonomie personnelle.

La technologie, c’est politique. Le combat en passe donc nécessairement par là (51’50 »), pour que ça bascule.

On a envie que les combats s’entraînent les uns aux autres. Pour que politiquement tout cela soit débattu. […] Ce réseau centralisé, ce monde de domination n’est pas possible avec une idée de la démocratie.

Ce combat numérique n’est pas isolé, doit s’articuler avec tous les autres combats (59’26 »).

Tous ces combats, de la parole des femmes à l’écologie, doivent s’allier. […] Ce jeu de dominos se combine, les mouvements doivent à un moment donné se mélanger selon le monde que nous voulons.

Un livre référence

Ce livre nous rappelle que nous avons accepté cette servitude sans y réfléchir, sans nous défendre. Qu’il est encore temps et possible d’échapper à cette emprise. Qu’il existe encore une marge de manœuvre. Que nous ne sommes pas dépendants, pas complètement. Qu’il nous est encore donné de changer certaines applications, certains usages. Qu’il nous faut pour cela acquérir quelques réflexes.

Il explore les pistes pour jouir d’un Internet libre et sans entrave, comme utopiquement ce lieu immatériel le projetait. Mais que cela ne va pas sans remise en cause politique, sans incidence idéologique. Que le monde consumériste et néolibéral ne peut y apporter des réponses pertinentes et viables. Qu’il convient de définir ce que nous voulons, dans quel monde nous voulons vivre, comme le précisait Anne-Sophie Jacques.

Il n’est que temps de faire la distinction entre les services utiles et ceux qui paraissent indispensables. Parce que ces géants du numérique ne sont pas infaillibles. Agir avant que toutes ces extensions en tout domaine ne soient irrévocables, avant que les conséquences sur notre vie réelle ne soient incontrôlables.

Brèfle, ce livre pédagogique et vulgarisateur à souhait permet d’abolir toute appréhension technique et technologique. Pour enfin sauter le pas et s’armer : intellectuellement d’abord, en comprenant et assimilant, puis techniquement par le truchement de manipulations rendues simples.

La lecture de ce livre vous oblige. A votre propre ’déclic’. Ou à recevoir des claques. D’une manière ou d’une autre, d’un moment à l’autre.

Lurinas

Liens

Déclic, de Anne-Sophie Jacques et Maxime Guedj (éditions Les Arènes, 2020). A commander auprès de votre proche librairie indépendante. Extrait disponible par là.

Pour aller plus loin, Résister à l’Algocratie et des travaux sur les travailleurs du clic.

Vos premiers pas pour se libérer, grâce aux outils libristes et les chatons.

 

 

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Les commentaires (1)

  1. Très bel article, bien rédigé que tout moldu d’internet devraient lire pour conscientiser la mascarade qu’on est en train de vivre sur Internet. Entre nos données surexploitées pour le profilage, la liberté d’expression et la liberté tout court qui est en train de s’effondrer, le gavage à coup de réseaux sociaux, et la vraie vérité (quand on sait que 80% des commentaires Amazon sont faux), on a de quoi avoir peur pour l’avenir !